Qui, aujourd’hui, gouverne les territoires ? et comment ?

La bonne réponse, la réponse convenue, consiste à affirmer avec force et conviction que ce sont les élus qui gouvernent les territoires.

Mais est-on bien certains de la réalité de cette réponse ? Dans l’absolu, bien évidemment que ce sont les élus qui gouvernent, qui votent les délibérations rendues exécutoires et mises en œuvre par des services et une administration ad hoc.

Oui !

Mais l’observation des pratiques en la matière nous rend quelque peu sceptique sur la réalité de cette gouvernance. En effet, les lois, règlements et normes qui s’empilent allègrement depuis quelques décennies (et que dénoncent d’ailleurs avec une régularité de métronome les élus locaux sans que cela ne change grand-chose à cette inflation normative devenue folle et hors de contrôle) impose de plus en plus de technicité pour conduire les affaires locales sans prendre le risque de se trouver rapidement quasiment hors la loi.

Le recours aux « experts » devient alors incontournable.

En soi, pourquoi pas ?

C’est la fonction des dirigeants et cadres territoriaux de conseiller et d’éclairer la décision publique, et aussi de la mettre en œuvre. On observe alors un transfert du pouvoir, depuis la sphère élective vers la sphère de l’expertise et du management. Ces phénomènes sont bien connus et font l’objet de nombreuses études.

Or, il s’agit là d’un détournement de légitimité qui doit interroger. Non seulement parce que la légitimité de l’action publique locale tient de l’exercice démocratique, mais aussi parce qu’à terme, l’efficacité n’est plus nécessairement au rendez-vous. La captation du pouvoir par les « experts », quelle que soit leur légitimité et leur utilité peut conduire à la confusion et générer des coûts croissants. Chacun, dans son domaine de spécialisation, déploie ses propres visions, sans prendre en compte la globalité des questions que rencontre un territoire donné. La vision thématique de l’expert prend le pas sur la nécessaire vision globale et systémique qui doit prévaloir et qui constitue précisément la singularité de la posture de l’élu, dont le rôle est d’appréhender le territoire dans sa globalité et de fixer un cap !

Pour clore – provisoirement – ce propos, nous ferons appel à cette phrase de Clemenceau, totalement d’actualité, hélas :

« Un technicien est trop souvent un homme qui se plait à isoler son problème de ceux dans la coordination desquels il est engagé. Tout se tient dans les affaires publiques, et qui prétend se cantonner exclusivement dans son domaine s’expose à découvrir trop tard qu’il est débordé …. »

Et un peu plus loin, dans ce même courrier : « Si les nations n’étaient que des maisons de commerce, ce sont des comptes en banque qui régleraient le sort du monde ».

Clemenceau ; lettre au Président des Etats Unis (John Calvin COOLIDGE)  en date du °09 août 1926

Citée par M WINOCK in Clemenceau ; page 646

Mais c’est là un autre sujet !

Même si l’on peut transposer la notion de « territoire local » à celle de nation.